A plusieurs reprises, les descendants des Acadiens parlent de successions et d'héritages venant d'Amérique. Je me souviens, que tout enfant, lors de mes vacances passées à Archigny, j'ai également entendu parler de ces cousins d'Amérique qui seraient devenus riches, mais ne rêvons nous pas tous d'un "oncle d'Amérique"?

Lors de sa visite de la ligne Acadienne en 1860 Rameau de Saint Père semble même excédé par des demandes incessantes.

"J'arrive donc à la Puye au jour tombant tout pensif et rêveur reprendre mon cabriolet de louage.

A mon arrivée, grand accueil de Papuchon, de Mme Pichot l'aubergiste, de Mr Pichot le Maire, et autres. Ils imaginent tous que je viens leur apporter quelque successions de la part des Acadiens d'Amérique, ils me donnent quelques détails sur ceux que je pourrai retrouver ici et me font espérer que le lendemain dimanche J'en trouverai plusieurs au bourg quand à leurs réclamations de succession, je leur dis fort net qu'ils n'ont rien à espérer de semblable, mais ils n'en croyent rien et ne m'accablent pas moins de leur empressement". (extrait du feuillet 4)

Plus loin:

"Mme Pichot mon hôtesse me conduit en partant, voir le Gouffre, où disparaît le ruisseau de la Puye. Je pense que ce doit être là l'origine du nom du village. Elle trouve encore moyen de me parler indirectement des successions, tant il est difficile de prétendre à ces gens qu'on peut faire des recherches désintéressées."(extrait du feuillet 13)

Même le notaire d'Archigny se met de la partie : "Mr Collet ancien notaire et Maire, me considère d'abord d'un air soupçonneux, il croit voir en moi un agent de succession, ." (extrait du feuillet 11).

Mais le passage le plus intéressant est certainement la rencontre avec celle, que Rameau de Saint-Père appelle " la femme Foucher".

Tout d'abord, qui est cette femme ?

Outre le fait qu'elle soit mon arrière-arrière-arrière grand-mère, elle est la fille de Marie Thérèse Daigle et de son second mari Gabriel Guérin. Elle est née le 8 mai 1800 à la Puye, et s'est mariée le 18 juin 1817 avec Foucher Louis, elle est décédée à La Puye le 8 janvier 1871.

Détaillons le huitième feuillet :

Après le père Boudrot j'entrai alors en conversation avec la femme Foucher Suzanne Guérin. Sa mère une Marie Daigle avait épousé en premières noces un nommé Farine et en secondes noces Gabriel Guérin

Marie Thérèse Daigle, fille de François Daigle et de Jeanne Holley, est née le 9 décembre 1761 à Cherbourg. Elle épouse en première noce, à l'âge de 14 ans, le 18 novembre 1776 à Archigny, René Baudeau, puis le 24 mai 1796 à La Puye, Gabriel Guérin.

(Je crains qu'elle ne se soit trompée car cette femme ne paraissait pas avoir plus de 45 à 50 ans, et ainsi née en 1810 au plus or une femme venue de l'Acadie aurait eu alors plus de 50 ans ce qui est bien âgé pour avoir des enfants)

Marie Thérèse n'est pas née en Acadie mais à Cherbourg en 1761, et Suzanne Guérin devait paraître beaucoup plus jeune qu'elle ne l'était, elle à en fait 60 ans au moment de la rencontre.

Quoi qu'il en soit un nommé Daigle frère ou oncle de sa mère repartit de La Puye pour le Mississipi pour aller comme il disait chez les Espagnols, il paraît qu'il y gagna de la fortune car il put envoyer quelques années après de l'argent à sa mère (on m'a assuré dans le pays qu'il s'agissait d'une somme de plusieurs milliers de francs) et depuis lors il a écrit à diverses reprises.

François Daigle, Jeanne Holley et cinq de leurs six enfants, seule Marie Thérèse est restée en France, sont partis pour la Louisiane le 11 juin 1785 sur le Beaumont, (familles 16 et 23). On verra plus loin ce qu'était exactement la fortune supposée de ce Daigle.

Il était aussi parent aux Guillot, et il a écrit, il n'y a plus de 20 ou 30 ans à ceux-ci une lettre où il leur offrait de leur donner toute facilité pour passer en Louisiane près de lui, leur indiquant même à Orléans la personne qui leur remettrait les fonds à cet effet, un instant on eut l'idée d'y envoyer un jeune homme de la famille alors âgé de 19 ans, mais ce long voyage l'effraya et il recula depuis lors ils n'ont plus eu de nouvelles. Ce Daigle disait avoir plusieurs navires et résider à Bâton Rouge sur le Mississipi.

François Daigle est l'oncle de Théotiste Daigle, la femme d'Ambroise Guillot.

( Quand à moi je suis indécis si l'homme dont elle parle ainsi est un Daigle ou un Guillot qui était parti au Mississipi).

Si dans la famille Daigle tous sont partis, sauf Marie Thérèse, pour la famille Guillot c'est le contraire. Les enfants d'Ambroise Guillot sont tous restés en France sauf un, Fabien Amateur, qui est parti pour la Louisiane où vivent à l'heure actuelle ses descendants.

Revenons maintenant sur le couple François Daigle et Jeanne Holley.

François Marie Daigle, fils d'Abraham, Daigle et d'Anne Marie Boudrot est né vers 1740 à Pisiguit en Acadie. Il se retrouve déporté à Cherbourg à une date que nous ignorons. Il se marie le 17 janvier 1761 avec Jeanne Holley, fille de Thomas Holley et Scholastique Le Gentilhomme, bourgeois de Cherbourg. Un contrat de mariage passé le 17 décembre 1760 laisse à penser que cette famille était assez aisée.

Le contrat de mariage rédigé en Français existe aux archives de la Blubonnet Library à Bâton Rouge, il est pratiquement illisible, j'ai obtenu une transcription en Anglais ou il y a de nombreux mots en blanc.

Extraits du contrat de mariage entre François Daigle et Jeanne Holley.

Au nom du Père du Fils et du Saint Esprit.

Le dimanche septième jour du mois de décembre mille sept cent soixante, a Cherbourg les parties du mariage attendues pour être célébrées d'après les cérémonies de notre mère l'Eglise, observées entre Monsieur François Marie Daigre, fils d'Abraham Daigre et de Anne Marie Boudrot, originaires de la paroisse de Saint Jean en Acadie sont les père et mère d'une partie, et Jeanne Holley fille de monsieur Thomas Holley et de Scolastique Le Gentilhomme, le père et la mère de l'autre partie.
...........
La dite future épouse déclare être propriétaire d'un .. Lit, un...avec tout ce qu'il faut pour un lit, une douzaine de draps, une douzaine et demi de chemises et une douzaine de serviettes. une douzaine de mouchoirs, cinq ensembles complets, une robe avec un..tablier, un ensemble de coton blanc, un autre en indienne avec un tablier, 2 jupons en coton.,
... l'ensemble estimé pour la somme de deux cent cinquante neuf livres
.. Fait en présence du frère du futur marié, en présence de Jean Daigre, frère de Pierre Daigre, de Marguerite Daigre, de Marie Rose Daigre frère et soeur du futur marié...
.en présence de Scolastique Le Gentilhomme mère de la future épouse, de Marie Marguerite Condry femme de Jean François Holley, Marie Catherine Holley, femme de Pierre Danoit, et de Anne Holley.

Leurs 4 premiers enfants naissent à Cherbourg, Marie Thérèse en 1761, François Alexandre en 1763, Louis François en 1766, Marie Jeanne Jacqueline en 1769. Le couple se déplace alors au Havre ou naissent, Flore Adélaïde en 1770, et Marie Louise en 1773.

Puis c'est l'aventure poitevine. Les fermes 17 et 19 lui sont attribuées, son voisin est François Arbour qui vient également du Havre. Il n'effectuera pas beaucoup de travaux sur les terres de la colonie, se rendant fréquemment à Nantes dans l'espoir d'un départ pour la Louisiane, sa femme par contre prendra part à la vie de la colonie et sera signataire de plusieurs demandes ou pétitions. En 1776 c'est le mariage de Marie Thérèse avec René Baudeau, la ferme 29 est attribuée aux jeunes mariés, mais ceux-ci veulent également partir pour la Louisiane ce qui ne leur sera pas accordé, du fait que René Baudeau n'est pas acadien.

Le 11 juin 1785 arrive enfin le départ tant attendu. Sur le Beaumont on retrouve François Daigle et 4 de ses enfants (famille 16) en compagnie de François Arbour (famille 17). François Alexandre Daigle qui s'est marié le 23 septembre 1783 à Chantenay embarque sur le même bateau en compagnie de sa femme Rose Adélaïde Bourg et de ses deux enfants (famille 23), le plus jeune étant encore "à la mamelle".

La famille Daigle s'installe à Manchac en Louisiane. Dans cette famille on ne fait pas les choses à moitié, en 1790, les 4 enfants célibataires ont respectivement, 24, 21, 20, et 17 ans, c'est le moment de les marier, tout cela sera réglé en un peu plus de 3 mois. Louis François épouse Marie Rose Moulaison et Flore Adélaïde épouse Jean Charles Le Tullier lors d'un double mariage le 21 juillet 1790 à St. Francis de Pointe Coupee. Le 27 septembre 1790, à nouveau un double mariage cette fois à St Gabriel, paroisse d'Iberville, Marie Jeanne épouse François Marie Arbour et Marie Louise, épouse Isidore François Tullier.

Revenons un instant sur les époux ou épouses des 4 enfants Daigle. Au moins 2 noms ne sont pas inconnus et ont laissé quelques traces sur les registres ou documents concernant la Ligne acadienne.

François Marie Arbour, n'est autre que le fils de François Arbour, son voisin sur la Colonie et son voisin sur le Beaumont.

Marie Rose Moulaison, est née le 21 juillet 1775 à Cenan, ses parents s'étant mariés le 7 mai 1774 à Chatellerault.

Pas de doute c'est un peu la colonie d'Archigny qui se reconstruit outre Atlantique.

Jean Charles Le Tullier et son frère Isidore François Tullier sont eux aussi venus dans le Poitou car ils étaient, avec leurs parents, dans le troisième convoi quittant Chatellerault pour Nantes le 7 décembre 1775. Le père, René Le Tullier, n'était pas Acadien mais avait épousé une Acadienne Colette Renaud le 6 septembre 1763 à Cherbourg, un itinéraire assez semblable à celui de François Daigle et Jeanne Holley.

Mais l'année 1790 ne fut pas seulement une année de bonheur et de mariages. En octobre François Daigle décède, on peut même penser que cette précipitation dans les mariages est due à une maladie de François Daigle qui laissait présager une fin proche, et celui ci voulait assurer l'avenir de ses enfants.

La fortune de François Daigle n'est pas bien importante, mais c'est peut-être cette succession qui est à l'origine des demandes réitérées des descendants d'Acadiens à Rameau de Saint Père 70 ans plus tard.

Transcription de la succession de François Daigle conservée dans "Spanish West Florida Documents" Vol 1 de la Blubonnet Regional Library de Bâton Rouge.

Au fort Bute de Manchac le vingt et unième jour du mois d'Octobre de l'année mil sept cent quatre vingt dix, moi, Don Francisco Rivas, Lieutenant du régiment d'infanterie de Louisiane, et Commandant Civil et Militaire du fort sus nommé et de son district, en conséquence de quoi s'étant présentée elle même à moi, Jeanne Holley, femme du défunt François Marie Daigre, et ses enfants héritiers Alexandre Daigre, Louis Daigre, Jeanne Daigre, son mari Francois Arbur; Flora Adelaide Daigre, son mari Isidor Tullie, qui se sont concertés et accordés entre eux pour diviser la propriété qui est décrite dans le présent inventaire et qui appartenait à leur défunt père, au prix ou elle a été évaluée, en conséquence de quoi et à la demande des dits héritiers, je me suis rendu à environ huit heures du matin ce même jour accompagné des témoins et des estimateurs du présent inventaire, au domicile du dit décédé et en présence des témoins cités et estimateurs, les nommés héritiers ont divisé entre eux la propriété décrite dans l'inventaire dans le même genre et qualité que son estimation, dans la forme suivante, la veuve , Jeanne Holley reçut la somme du contrat de mariage qu'elle a présenté et qui est inséré il est de cinquante neuf pesos qui furent déduits des quatre cent quatre vingt quinze pesos et sept reals somme totale de l'inventaire, restent quatre cent trente six pesos et sept reals, de cette somme elle reçut aussi la moitié qui représente la somme de deux cent dix huit pesos qui correspond à la communauté du mariage, et les autres deux cent dix huit pesos et sept reals restants furent divisés en six parts égales d'un montant de trente six pesos et quatre reals, que chacun des héritiers enfants du défunt a reçu, la veuve a aussi reçu trente six pesos et quatre reals pour la part de Maria Theresa Daigre, aussi fille du défunt à cause de son absence en France, avec l'obligation de lui remettre, et tous ont exprimé leur satisfaction avec la succession de leur défunt père; et qu'il en sera ainsi tout le temps, en attestation de quoi ils ont signé et ceux qui ne le savaient pas ont apposé la marque coutumière d'une croix avec les témoins et estimateurs qui étaient tous présents avec moi le dit Commandant le même jour mois et année que "ut supra"

Louis Daigre Jeanne Holley

Marque de Alexandre Daigre    X

Marque de Flora Adelaide Daigre     X

Marque de Jeanne Daigre     X

Marque de Francois Arbur     X

Marque de Marie Louise Daigre     X

Marque de Isidor Tullie     X

Jean Charles Tullie Pol Trahan

Jo Sephmir J W Butler

Francisco Rivas

Marque de Pierre Guidry     X

La lecture du partage ne laisse aucun doute, Marie Thérèse devait bien hériter de son père. Sa mère Jeanne Holley était chargée de lui faire parvenir l'argent. Personnellement je pense qu'elle à reçu cette somme et c'est peut être ce qui a fait naître le mythe de l'héritage venant des USA.

Mais que représente la somme de trente six pesos et 4 réals? Pour s'en faire une idée on peut lire, dans un inventaire réalisé en Louisiane en 1791, qu'un lit complet (moustiquaire comprise) était estimé à 4 pesos, une paire de boufs 12 pesos, et 18 cochons 12 pesos. Pour Marie Thérèse cette somme n'était pas négligeable. On peut noter qu'a cette époque le partage n'était pas grevé des différentes taxes que nous connaissons aujourd'hui, l'héritage était intégralement partagé entre les héritiers.

Revenons sur les enfants de François Daigle et Jeanne Holley.

De François Alexandre et de sa femme Rose Adélaïde Bourg nous savons assez peu de choses. Ils s'établissent près d'Iberville et achètent un petit lot (125m2) dans le village de St Michel. Ce lot se trouvait entre les maisons de François Arbour et de Frédéric Arbour.

François Alexandre meurt le 31 août 1817, son terrain, sa maison et ses autres propriétés, estimées à 6 000$, sont vendues à Jean Baptiste Trahan.

Rose Adélaïde, après son Mariage avec Jean Charles Tullier, s'établit à Manchac sur un terrain de 48 ha, en un lieu qui plus tard se nommera Sardine Point.

Rose Adélaïde décède le 17 mars 1824.

A la mort de Jean Charles, ses propriétés sont vendues, l'une d'entre elles située à Bâton Rouge est achetée par son frère Isidore

Louis François et sa femme s'établissent sur une propriété de 211 ha dans la partie sud de Bâton Rouge ouest, puis ils acquièrent une seconde propriété de 75 ha au sud de Bâton Rouge. Ils possèdent également trois autres lots en un lieu nommé Beauregard Town

Louis François s'associe avec son beau-frère Isidore Tullier pour exploiter leurs plantations de canne à sucre et utiliser leurs esclaves en commun.

Il décède le 27 octobre 1848 à Bâton Rouge et est inhumé dans le cimetière de "La Yglesia de los Dolores de la Virgin". A la disparition de ce cimetière, les restes furent transférés dans celui de St Jean Baptiste de Brusly

Sa succession fut estimée à 36 000$ somme représentant environ 1 million de $ de 1990

La lecture des feuillets de Rameau de Saint Père prend une autre tournure, avec ces quelques chiffres. C'est bien un frère de Marie Thérèse qui est devenu riche. C'est certainement lui qui a envoyé de l'argent à sa soeur, et qui a même proposé d'aider un jeune de la colonie à s'établir en Louisiane.

En guise de conclusion, je dirais qu'en dépit des réticences de Rameau de Saint Père, au sujet des récits faits par les descendants d'Acadiens, il existait bien un fond de vérité dans tout cela.

Et puis, je me suis trouvé un "oncle d'Amérique", je n'ai pas reçu d'argent bien sur, mais j'ai rencontré des gens sur INTERNET qui m'ont aidé à mener cette enquête et que je remercie. Tout particulièrement Janice Broussard Coari, qui a recherché la documentation sur place et n'a pas hésité à se déplacer pour prendre des photos de différents lieux en relation avec cette famille.