Les causes de léchec
de lEtablissement Acadien en Poitou
au 18eme Siècle
Conférence donnée par G.C. Bugeon le 3 décembre 1997
Mon intervention à ces journées de la Francophonie à pour but dexpliquer les causes de léchec de l Etablissement Acadien en Poitou.
Je sais que lhistoire de lAcadie -- du début du 17eme siècle jusquau grand dérangement de 1755 -- est parfaitement connue par la plupart dentre vous. Je ne reviendrai donc pas sur ces heures douloureuses.
Dans cette causerie, nous ne nous intéresserons quaux Acadiens rapatriés en France et à ceux déportés en Angleterre et retenus prisonniers jusquau traité de Paris, en 1763, traité qui mit fin à la guerre de Sept Ans et aux espoirs, pour les Français de lépoque, de se maintenir au Canada.
Nous. savons que cest en septembre 1758 que furent débarqués à Rochefort, en Charente-Maritime, les 450 premiers réfugiés de lIle-royale,(aujourdhui, Ile du Cap Breton. Puis les habitants de Louisbourg arrivèrent à la Rochelle en octobre de la même année. De plus en plus nombreux, des Acadiens furent débarqués dans les ports français de la Manche, tout particulièrement à Saint-Malo (1.102 en avril 1759 ).En 1760, les Anglais continuent de Débarquer au Havre, à Cherbourg, à la Rochelle leurs pitoyables cargaisons humaines.
En 1761, après la capitulation de Québec et de Montréal, plusieurs bâtiments chargés dhabitants du Canada arrivèrent dans les ports Français. Noublions pas quau début de 1756, après que leur fut refusée lautorisation de débarquer en Virginie, 1226 Acadiens furent conduits dans les ports anglais de Liverpool, Bristol, Falmouth et Southampton où, déguenillés, affamés et malades, ils furent retenus prisonniers jusquen 1763 .
En mai et juin 1763, des navires français purent les rapatrier à Morlaix et à Saint Malo : 778 Acadiens supplémentaires à héberger et à nourrir ! Tout de suite se posa la question : Que va pouvoir faire le gouvernement français pour venir en aide à ces nouveaux venus ? Il faut dire que , malgré les difficultés, le gouvernement de Louis xv ne resta pas inactif. Dès les premières arrivées, Choiseul, Ministre de la Marine et des Colonies, prescrivit de faire distribuer une solde de 6 sols par jour à tous les rapatriés nécessiteux -- somme importante pour lépoque, même si elle allait être versée assez irrégulièrement.
L Administration des ports soccupa de les loger au mieux, fit admettre les malades dans les hôpitaux, les vieillards infirmes dans les hospices et - dans la mesure du possible - procura du travail aux hommes valides. Mais le désarroi et la misère de ces hommes et de ces femmes étaient immenses. Ils avaient tout perdu, laissé leur passé derrière eux, en Acadie, perdu beaucoup de membres de leurs familles dispersées et - surtout - perdu leur liberté de vivre et dagir comme bon leur semblait.
Les privations endurées faisaient que, dès leur arrivée à Saint Malo par exemple beaucoup mouraient à lhôpital de la ville ! Mais les Acadiens étaient réputés comme étant des gens travailleurs, habiles et courageux. Aussi le gouvernement de Louis xv pensa quil fallait tout faire pour fixer sur le sol français cette main-doeuvre avant quelle ne réponde à diverses sollicitations étrangères. Cest alors que naquirent une quantité de projets tous plus utopiques les uns que les autres, souvent générés par des nobles qui voyaient leur intérêt avant tout. Je nentrerai pas dans les détails, ce nest pas le sujet du jour. Mais à cette époque la mode était à lagriculture, certains économistes considéraient la terre et lagriculture comme les sources essentielles de la richesse : on les appela les Physiocrates. Alors, sans vraiment tenir compte de leurs métiers antérieurs, on va faire - croit-on - de tous ces nouveaux venus dexcellents laboureurs. Parmis ces multiples projets, je nen citerai que deux ayant réellement vu un début dexécution, avant la tentative du Poitou : en Guyane ( de 1763 à 1767 ) et à Belle-Ile-en-mer ( de 1765 à 1773 ). Dans ces deux cas, pour des raisons diverses ( le climat y joua un grand rôle, mais le régime féodal aussi ) ce fut un échec cruel .
Cest alors que le Marquis de Pérusse des Cars entre en scène.
Pour simplifier sa biographie ( il était né en 1724 et décédé en Allemagne en 1795 ), disons que ce militaire de carrière, devenu invalide de guerre en 1762, riche propriétaire, se tourna résolument vers les idées nouvelles dont je viens de parler. Né à Paris, mais habitant le château de Monthoiron, dans la Vienne, acheté en 1755 , il décida de faire défricher ses landes incultes - les brandes - afin de les cultiver. Un arrêté du Conseil d Etat du 14 juin 1763 l autorisa à le faire. Très bien introduit à la Cour où il disposait de solides appuis - dont Bertin , Contrôleur Général des Finances qui lui confia le soin détablir des Acadiens sur ses terres, en août 1772 - Pérusse des Cars se lança à fond dans cette entreprise nouvelle. Il est vrai quil avait déjà tenté une expérience positive : entre septembre 1762 et juin 1764, il avait accueilli à Monthoiron dix familles de cultivateurs rhénans. 61 personnes, aidées de deux charrons, deux maréchaux, un bourrelier venus dAllemagne composèrent la petite colonie à laquelle Pérusse des Cars adjoignit 65 valets ou servantes. Cétait lembryon dun établissement agricole moderne. Mais il fallait loger tout ce monde. Déjà un problème ! Quà cela ne tienne ! Pérusse des Cars acheta de petites métairies situées en bordure de ses terrains incultes, sans trop penser quune entreprise agricole de cette envergure nécessitait des capitaux considérables. Déjà Pérusse des Cars sendettait. Alors, que faire, sinon solliciter laide de lEtat ?
Le projet détablissement acadien sur ses terres arrivait à
point nommé ! Il faut reconnaître que, sur le papier, le projet
préparé par Pérusse des Cars était
révolutionnaire pour lépoque et pour la région.
Permettez moi de citer quelques extraits de son mémoire, quil
remit au Commissaire Général Lemoyne le 14 février 1773
: " On consacre 7.110 arpents (# 3.650 hectares ) à cet
établissement ; ils seront divisés en cinq parties, chaque
partie appartiendra à un village qui sera composé de trente
maisons occupées chacune par dix personnes. Chaque individu aura en
propriété trois arpents de terre... La maison appartiendra
en propriété aux dix personnes qui occuperont la maison ; et
de plus il leur sera donné en propriété quatre boeufs,
deux vaches, deux charrues , une charrette et tous les outils aratoires
nécessaires. "
Jinsiste sur le terme "en propriété" car les Acadiens
demeurés dans lEtablissement ne recevront leur titre de
propriété que vingt ans plus tard, en 1793. Ce sera lune
des causes majeures du mécontentement de ceux qui abandonnèrent
les lieux, en 1775 et en 1776.
Je continue de citer : " La maison (il faut noter que 3 types de maisons
étaient prévus) est composée de deux chambres dont une
à cheminée, un cellier, une petite serre à outils, une
grange de grandeur suffisante pour les récoltes. La maison sera construite
en torchis, sur un mur de pierre de trois pieds de hauteur (environ, 90 cm)
et couverte en chaume ou bruyère, en attendant que les tuiles pour
les couvrir soient faites et réparties ; la charpente sera disposée
en conséquence.
En outre du terrain destiné au labour, il sera donné un
pâturage commun à chaque village. Dès cette année
1773, il y aura un cinquième des maisons bâties et un tiers
des terres défrichées, prêtes à recevoir de
lavoine en mars prochain. On achèvera les bâtisses des
maisons en 1774 et on défrichera le second tiers en 1776.... Tous
les titres de propriétés seront remis aux établis. ".
Pour ne pas lasser votre attention, jarrête là les citations
(il y à 5 pages de texte ! !). Vous voyez que les prévisions
étaient optimistes lorsque lon sait que la première maison
fut mise en chantier en juillet 1773 et que le chantier avança beaucoup
plus lentement que prévu. Seules seront finalement construites 58
maisons, sur les paroisses dArchigny, Cenan, Saint-Pierre-de- Maillé
; lune dentre elles, le n° 25 , sera édifiée,
loin de tout regard, au milieu des bois, sur la paroisse de Bonneuil-Matours.
Il est dit quelle devait servir décole dagriculture
(cest une maison jumelle) mais, fait curieux, elle ne figura jamais
sur létat des habitations du recensement de 1777, ni sur celui
de 1784, ni sur le procès-verbal de bornoiement de juin 1793 !
Ces considérations nous amènent à rechercher les causes de léchec de létablissement Acadien, projet si valable sur le papier. Elles sont multiples et nous allons essayer de les analyser. Dabord, lhostilité de lenvironnement. Dès le départ, nous pourrions dire maintenant que les dés étaient pipés. Et comme le dit très justement le professeur Ernest Martin dans son ouvrage référence " Les Exilés Acadiens en France au 18eme siècle et leur établissement en Poitou ". " Les premiers coups de pioches donnés à létablissement acadien avaient eu pour effet immédiat de faire jouer, dans ce coin de pays, tout lappareil compliqué de la propriété féodale ", la colonie acadienne sétendant sur quatre grandes seigneuries, dont trois étaient des seigneuries ecclésiastiques : lévêque de Poitiers, en tant que seigneur dAngle-sur-langlin et de Chauvigny, les communautés religieuses de la Puye et de lEtoile furent tout de suite hostiles et le firent savoir. Car le Marquis de Pérusse semploya à obtenir des propriétaires riverains de ses brandes quils acceptent des familles acadiennes aux mêmes conditions que lui- même, afin détendre létablissement sur les terres voisines, jugées meilleures que les siennes. Il rencontra beaucoup de difficultés, à tel point que lenquête confiée par lIntendant du Poitou, le Comte de Blossac, à son subdélégué de Châtellerault dura près de dix ans ! Autre obstacle majeur : les difficultés financières. Je dirai que Pérusse des Cars, généreux mais ambitieux, était un promoteur en avance sur son temps. Il avait vu grand, tant pour le bien des Acadiens que pour sa renommée personnelle.
Dès 1762, le Marquis sollicita des prêts à long terme pour laider à subvenir aux premières dépenses. Dabord 100.000 livres, puis 150.000 livres, puis 450.000 livres, en offrant toute sa fortune en garantie. Pourtant, dans une lettre que lui adressa Trudaine, alors Ministre des finances, le 31 juillet 1764, ce dernier le mettait en garde. Je cite : " Je suis bien fâché , monsieur, que vous soyez dans la nécessité de demander au Roy un secours, tel que vous le proposez, pour soutenir létablissement que vous avez fait dans votre terre de Montoiron. Je connais trop la situation du Trésor Royal pour que je puisse espérer que vous lobteniez.... Il y à sans doute beaucoup de dépenses à faire dabord. Vous avez du y compter ; mais si vous réussissez, comme je lespère, le succès doit vous dédommager des dépenses, et même des intérêts des avances que vous êtes obligé de faire ". On ne saurait être plus clair ! Cependant, en cette année1764, il nest question que de laccueil des Rhénans, pas encore de celui des Acadiens ; il faudra attendre 1773. Pour ceux-ci, le devis initial présenté au gouvernement par Pérusse des Cars fut, dans un premier temps réduit à 900.000 livres, puis ramené à 600.000 livres, mais avec obligation pour le Marquis de payer une solde de 6 sols par jour et par tête à chaque Acadien pendant deux ans.
Lénorme erreur faite par Pérusse des Cars, cest quil sentêta à ne pas vouloir sassocier à des entreprises capitalistes comme par exemple celles qui permirent un début dassèchement du Marais Poitevin au commencement du 17eme siècle. Il voulait être son maître. Ce qui fit que , toute sa vie il sera à la recherche des capitaux nécessaires à la poursuite de ses réalisations agricoles. Le gouvernement ne tarda pas à lui reprocher la lenteur des travaux dinstallation et laugmentation considérable des dépenses, ce qui envenimera ses rapports avec les ministres de Louis xv et de Louis xvi. Pensez que le projet dinstallation, revint , entre 1773 et 1776, à 1.072.409 livres !
Revenons maintenant à nos exilés acadiens . On peut dire , après léchec de la Guyane et de Belle-Ile, quils étaient très réticents à quitter les ports de la Manche - qui pour eux, représentaient louverture sur le large - pour venir sinstaller définitivement à lintérieur des terres, en Poitou. Il faut les comprendre. Voilà des êtres humains qui, depuis près de vingt ans étaient ballottés de ports en ports après une déportation cruelle ,de pénibles traversées de lAtlantique, ayant tout perdu, devant repartir à zéro et apprendre un nouveau mode de vie dans un pays aux structures féodales dont ils ignoraient totalement les rouages. Nétait-ce pas normal quils demandent beaucoup à leur terre daccueil, eux qui avaient lutté pour leur Dieu et pour leur Roi ? Ils nétaient donc pas décidés à accepter nimporte quoi ! Des contacts furent établis avec les Acadiens réfugiés au Havre, à Cherbourg, à Morlaix, à la Rochelle, à Rochefort ou dans ces ports à faible densité acadienne, des volontaires acceptèrent de partir pour le Poitou. Mais à Saint-Malo, un violent malentendu surgit des la première entrevue entre le commissaire de la Marine Lemoyne et les Acadiens, hostiles à leur installation en Poitou.
Déjà lun des leurs se distingua dans la contestation : Jean-Jacques Leblanc ( dont nous reparlerons ), " leur homme de confiance et leur orateur ", qui ne craint pas de dire que les Acadiens souhaitent avant tout se rendre à Saint-Pierre-et- Miquelon ou en Louisiane. Il est certain que les deux délégués acadiens ( lun de Saint-Malo, lautre de Morlaix) qui se rendirent en Poitou à lautomne de 1772, décus par leur visite, à leur retour persuadèrent leurs compatriotes de ne jamais mettre les pieds dans cette région pauvre et hostile. Il fut néanmoins décidé quune nouvelle délégation de trois Acadiens ( dont Jean-Jacques Leblanc ) se rendrait en juillet 1773 sur les terres de Pérusse des Cars, accompagnée dun cultivateur breton. La visite fut plus détaillée et, cette foi- ci, un avis favorable fut donné par les délégués, mais sans pour autant décider leurs compagnons à sexiler en Poitou. Lemoyne nen recruta que 800 sur les 1500 prévus...
On décide donc de brusquer les choses. Le 15 août 1773, on donna lordre à tous les Acadiens destinés à lEtablissement du Poitou de se mettre en route pour y être arrivés le 1er octobre au plus tard A cet effet, deux bâtiments le " Saint- Claude "et le " Sénac " partiront de Saint-Malo pour débarquer à la Rochelle, à la mi- septembre, 154 Acadiens. En réalité, ceux-ci ny arriveront que les 2 et 7 octobre 1773. Manque de coordination évident dans un aussi vaste projet. Les maisons commencent à peine de sortir de terre. Cest donc la ville de Châtellerault (environ 10.000 habitants à cette époque) qui est chargée den accueillir le plus grand nombre. Car dans le courant du même mois arrivèrent des familles venant du Havre et de Cherbourg. Il y a maintenant 497 Acadiens dans la ville Après son inspection à Châtellerault le 30 novembre 1773, Lemoyne écrivit à lIntendant du Poitou. Je cite : " les chefs de famille sont satisfaits dy être rendus et pleins despérance dun avenir heureux ". Cet optimisme fut hélas de courte durée. Fin novembre 1773, malgré les difficultés de logement, Lemoyne insista pour que lon fasse venir le reste des 1.500 réfugiés. Au printemps de 1774 arrivèrent de Nantes, par la flottille de la Loire et de la Vienne, deux autres groupes de 779 et 177 personnes. Si bien quà la fin de juillet 1774, le subdélégué de Châtellerault payait à 1.472 Acadiens, composant 362 familles, pour leur solde mensuelle, la somme de 13.248 livres. Voilà donc nos Acadiens enfin arrivés dans la Vienne ! Mais ou va-t-on les loger ? Alors, en attendant, on va les éparpiller-souvent dans des logements de fortune-de Châtellerault à Monthoiron, à Leigné-les-Bois, à Archigny, au château de Marsujault voisin, et jusqu'à Bonnes et Chauvigny. Colère chez leurs délégués, déception pour ces familles qui désiraient avant tout rester groupées et qui pensaient sans doute, comme on dit maintenant, " voir le bout du tunnel "...
Voilà déjà une déception dont Pérusse des Cars nétait pas vraiment responsable. La mort de Louis xv , le 10 mai 1774, plongea la colonie dans la douleur. Je vais me permettre de citer de nouveau le Professeur Ernest Martin dont les remarques si judicieuses expliques clairement les causes dun malaise qui ne va aller quen saggravant. Je cite : " On avait promis aux Acadiens, dès le début , des lettres patentes qui fixeraient leur sort et leur garantiraient tous les avantages par lesquels on les avait attirés en Poitou. Or, on sen rendit compte très vite, ce nétait pas chose simple dinsérer dans un Royaume, encore soumis au système féodal en matière de propriété foncière, une importante communauté de propriétaires roturiers jouissant de toutes sortes de privilèges. Et tout dabord, on sétait mis à l uvre sans prendre la peine de rédiger un " cahier des charges " véritable... La plus grande incertitude continuait de régner tant au sujet de la contribution réelle de lEtat à létablissement que de la responsabilité du Marquis de Pérusse, chargé spécialement de sa fondation et de sa direction. Ni le montant des rentes en grains à percevoir par les seigneurs intéressés autres que Pérusse, ni la nature et le taux exact des redevances féodales et ecclésiastiques à acquitter par les colons, une fois écoulé le délai dexemption prévu par les ordonnances royales sur les défrichements, nétaient encore fixés.
Méthodes dadministration détestables entraînant larbitraire et le désordre. " La situation ne va pas tarder à se détériorer! Un vent de fronde va souffler sur la colonie et les mécontentements exploités par les syndics. Je cite de nouveau le Professeur Martin : " Les colons commencent par refuser obstinément de labourer la terre et de défricher, tant quils ne seront pas nantis de leurs titres de propriété en bonne et due forme. De tout lhiver, on ne put obtenir quils défrichassent un seul arpent de brande ". La tâche du Subdélégué de lIntendant de Blossac à Châtellerault, Mr Hérault, nétait pas facile. Dans une lettre envoyée au Marquis de Pérusse des Cars, le 26 juin 1774, il écrivit. Je cite : " Jai vu une bonne partie de nos Acadiens arrivés ces jours-ci. " La plupart reculent du pied en arrière pour partir et présentent différentes raisons ". Ceux qui défendent âprement leurs compatriotes ne tardent pas à être montrés du doigt. Les syndics deviennent des " meneurs ". Dans une lettre datée de Poitiers, le 4 juin 1775, Monsieur de Beauregard fait part de ses doléances. Je cite : " Le dénombrement que vous me demandez, Monsieur, de ceux qui voudront, ou ne voudront pas rester en Poitou pourrait absolument se faire en assemblant tous ces gens, ce qui demanderait cependant du temps, parce quils sont dispersés en différents villages et petites villes, mais cette opération ne peut bien se faire quautant que Mr de Pérusse sera dans le pays : il connaît tous les Acadiens, il sait ceux quil serait à propos déloigner et qui détournent les autres. " Vous mavez fait lhonneur de me marquer aussi de faire sortir de Châtellerault neuf Acadiens sur le compte desquels on vous a apporté des plaintes, et de les faire passer avec leurs familles dans une autre ville du Poitou assez éloignée pour quils ne puissent entretenir aucune correspondance avec ceux de leurs confrères qui composeront létablissement ".
Le Marquis de Pérusse est très conscient du mécontentement des Acadiens et de toutes les manoeuvres qui se trament pour les décourager et les contraindre à quitter létablissement.
Le 29 juillet 1775, il écrit au Comte de Maurepas , lun de ses amis de la Cour " le seul homme du ministère qui soit de lancien Costume ". (Papiers de Murard) Je cite : " Je dois devoir vous rendre compte de ce quil arrive ici à loccasion des Acadiens, dont les esprits déjà fort aliénés par le retard quils ont éprouvé tout lhiver de 3 mois de solde, viennent dêtre encore aigris par les discours du Sieur Dubuisson venu par ordre de Mr Turgot pour examiner lespèce des terrains "..Et Pérusse des Cars, dans cette très longue lettre, se plaint amèrement des agissements de Mr Dubuisson, ce cultivateur flamand. Je cite : " Cet homme sest mis dans la tête quaucun des sols de ce pays-ci nétait en état de faire vivre ses habitants... Il a eu soin de devancer de quelques jours mon arrivée ici (Pérusse était allé à Paris) , sest accosté en arrivant à Châtellerault de 5 à 6 Acadiens qui se sont nommés depuis longtemps, et de leur chef, comme devant représenter la nation, et qui ont été les moteurs dune sorte de mutinerie qui à existé tout lhiver, parmis ceux déjà établis, pour ne point labourer ".
Si Pérusse des Cars ne nomme personne dans ses lettres, lIntendant du Poitou de Blossac nhésite pas à mettre les pieds dans le plat. Il lui écrit , le 2 novembre 1774, afin de se débarrasser des meneurs, et de Jean-Jacques Leblanc en particulier. Celui-ci, après avoir été à la tête des révoltés à Saint-Malo, allait continuer la même besogne autour de létablissement du plateau de Monthoiron, aidé en cela par Basile Henry et Jean-Baptiste Doiron. Jean-Jacques Leblanc peut affirmer " quon a fait venir les Acadiens dans ce pays pour y mourir de faim, ny ayant ni logement ni défrichement de prêt " (lettre de Blossac à Pérusse du 2 novembre 1774 ) Aucun travail en conséquence, ne sera fait dans les champs pendant lhiver 1773-1774, ce qui peut expliquer les très mauvaises récoltes de 1774.
De plus, la population environnante, besogneuse mais vivant pauvrement, ne
voit pas dun bon il ces étrangers que lon veut installer
sur leurs terres, qui ne travaillent pas mais qui continuent de toucher leur
solde. On les jalouse. Dans une lettre à Mr de Sutières
(ingénieur agronome venu le seconder) Pérusse des Cars ira
même jusqu'à accuser les paysans du coin davoir
contribué à faire échouer son projet. Tout comme les
prêtres des paroisses voisines. Le Marquis lécrit à
Mr de la Croix, 1er commis du Contrôleur Général . Je
cite : " Ils (les Acadiens) continuent de se repaître de chimères
que leurs chefs leurs ont inculquées avant leur départ et dans
lesquelles MMrs les curés dArchigny, de Sainte-Radégonde,
de Cenan, le Prieur de lAbbaye de lEtoile et même un petit
cordelier de Châtellerault qui leur lit tous les jours de prétendues
lettres quil reçoit dit-il, de Paris, de la Cour et même
des pays étrangers dont le résultat est toujours de les ramener
en Acadie " En cette fin dannée 1775, rien ne va plus à
la colonie.
Les nouvelles qui y sont répandues, vraies ou fausses, font tourner
les têtes -- sauf celles des Acadiens vraiment cultivateurs -- et la
majorité des exilés nà quun désir
: partir de cette région, à tout prix. Le 7 octobre 1775,
excédé, Pérusse des Cars adressa au
Subdélégué de lIntendant à Châtellerault,
Mr Hérault, létat des Acadiens " quil est le plus
instant de faire partir, ceux qui peuvent être le moins utiles à
létablissement, ou ceux qui peuvent lui nuire par leur mauvaise
volonté et le dégout quils ont pour ce pays-ci ". Paroles
fortes et irrémédiables ! Et en post-scriptum, de la main
même de Pérusse des Cars, la liste des 15 familles à
faire partir au plus vite avec, en tête, celles des trois principaux
meneurs.
Lintendant du Poitou, le comte de Blossac, dont laide et lamitié nont jamais manquées à Pérusse des Cars, dans une lettre datée de Poitiers du 31 décembre 1775 lui dit. Je cite : " Je partage plus que personne, Monsieur, la contrariété que vous ressentez des manoeuvres et de la mutinerie des Acadiens, mais je vous avouerai de bonne foi que je ne vois pas trop de moyens de faire changer les choses ". Au cours du 2eme semestre 1775, la cause est entendue : les projets de Pérusse des Cars sont voués à léchec. Les lettres se succèdent. Le Marquis écrit, de Targé, successivement à Monsieur de Limon, le 28 juillet 1775 ; au comte de Maurepas, le 29 juillet ; à Monsieur Turgot, ce même 29 juillet ; à Monsieur de Limon, le 2 août ; à Mr de Blossac, ce même 2 août, ainsi quau comte de Maurepas. Le 3 août 1775, très longue missive adressée à lévêque de Poitiers ; le 12 août, de Monthoiron, au Conte de Blossac, aussi à Mr de Limon et au Contrôleur Général ; de nouveau à Turgot le 16 août .Etc,.etc... Jarrête là cette longue énumération.
Dans le dépôt des correspondances du Marquis de Pérusse des Cars que lon peut trouver aux Archives Départementales de la Vienne sous lappellation de " Papiers de Murard, " il existe un cahier fort édifiant intitulé , je cite : " Cahier contenant les copies des lettres écrites par Monsieur le Marquis de Pérusse aux Ministres et autres personnes y désignées, concernant létablissement des Acadiens dans les brandes du Poitou ; les dites copies faisant suite de celles précédemment écrites par le dit Seigneur, sur le même sujet et dont les cahiers sont restés à Paris. " La dernière lettre de ce cahier, écrite de Monthoiron le 18 février 1776 ( avant le départ du 4eme convoi de Châtellerault pour Nantes ) à Monsieur de la Croix, premier commis du Contrôle Général, est pleine de sollicitude envers les Acadiens qui sont restés à létablissement. Revenons, si vous le voulez bien, à la situation tendue qui régnait alors dans lEtablissement où les exactions se multiplièrent.
Les quelques familles acadiennes qui se déclaraient satisfaites de leur sort, cest à dire celles qui étaient vraiment attachées à la terre et non pas les marins, les pêcheurs et les charpentiers de marine qui sétaient déclarés laboureur avant leur départ de Saint-Malo pour ne pas perdre leur solde en refusant de venir en Poitou, ces familles-là nosaient plus travailler leurs terres par peur des représailles des meneurs et de leurs amis. Enfin le 26 septembre 1775, Turgot se décidait à signer lordre de retirer de lEtablissement tous ceux qui ne désiraient pas sy fixer. Lembarquement des indésirables fut prévu pour le 22 octobre 1775.
Le 24 octobre, la flottille de la Vienne emmenait de Châtellerault vers Nantes un premier groupe de 28 familles, soit 116 personnes, meneurs en tête. Je dis " meneurs " .peut- être pourrai-je mieux dire " patriotes " ? Les 13 et 14 novembre, deuxième convoi de 314 Acadiens. Un quatrième convoi partit le 6 mars 1776 avec 311 passagers. Il fallut attendre cette date, au sortir de lhiver car, comme le mentionne Pérusse dEscar dans sa lettre à Monsieur de la Croix. Je cite : " Le temps affreux quil fait, Monsieur depuis trois mois, ne nous a pas permis de faire partir ce qui nous reste dAcadiens à faire passer à Nantes. Les rivières qui manquent deau les trois quarts de lannée en ont actuellement beaucoup plus quon en désirerai. " Le cinquième et dernier convoi partit le 13 mars 1776 avec 138 personnes à son bord. Il ne restait plus à létablissement que 25 familles, 157 personnes au total, dont 10 grabataires et 16 orphelins, et un certain nombre de maisons inoccupées. Par la suite, quelques familles quittèrent la ligne Acadienne pour rejoindre Nantes. A titre documentaire, je vais vous donner la liste des professions déclarées par les Acadiens lors de leur départ de Châtellerault pour Nantes dans les convois. Elle est édifiante.
1er convoi : 3 laboureurs 4 charpentiers
16 marins
2eme convoi : 3 laboureurs 10 charpentiers 46 marins
3eme convoi : 0 laboureurs 29 charpentiers 52 marins
___________________________________________
Total 6
43
114
Je voudrais également vous citer quelques extraits dune lettre
écrite par Pérusse des Cars à Monthoiron, le 9 mars
1776 -- cest-à-dire après le départ du 4eme convoi
de Châtellerault pour Nantes - et adressée vraisemblablement
à lIntendant du Poitou, lettre dans laquelle Pérusse
des Cars exprime toute sa déception et sa colère.
Je cite : " Nos Acadiens, Monsieur, feront à la fin perdre patience à ceux qui se sont livrés avec le plus grand zèle à leur faire du bien... Il en est parti hier 311 au lieu de 400 que le nombre de bateaux préparés devait emmener..., sous le prétexte que ceux qui étaient déjà embarqués se trouvaient assez nombreux sur les bateaux, ce qui nous oblige de prendre encore des bateaux pour finir de nous débarrasser du reste de ces gens-là qui , depuis quinze jours, ont détourné 17ou 18 familles qui étaient décidées à aller dans les brandes... Voilà , Monsieur, les chimères dont la cabale berce ces pauvres gens . Je suis fâché d avouer que jai été plus que personne la dupe de la commisération quinspire naturellement leurs malheurs. Je plains de tout mon coeur un petit nombre dAcadiens qui sont vraiment estimables par leur probité, leurs moeurs et même leur activité, et auxquels on ne peut reprocher que de se laisser conduire par leurs enfants au lieu den être eux- mêmes les conducteurs... Les marins et autres gens de métier sont dune fainéantise intolérable et dune gourmandise singulière. Je vois clairement aujourdhui que tous ces gens-là ne désirent que de perpétuer la solde qui leur a été assurément nécessaire pendant les premiers moments de leur arrivée en France, mais dont la durée depuis 18 ans leur a fait perdre lhabitude du travail... "
Pérusse des Cars termine sa longue lettre en donnant des conseils sur les méthodes à suivre pour faire prospérer létablissement avec ce qui reste dAcadiens ! Le Grand propriétaire terrien refait surface ! Il termine ainsi cette lettre. Je cite : " Il serait nécessaire, si le temps se met au beau, que Mr de Beauregard vienne passer quelques jours et voir tout par lui-même, afin de vous en rendre compte et vous mettre à portée den rendre de satisfaisants à la Cour. " Je vais maintenant conclure ce long exposé qui a peut-être pu vous lasser avec tous ces chiffres et toutes ces citations. On dit souvent que cette tentative dimplantation des Acadiens fut un échec.
Cest vrai. Mais ce ne fut pas un échec total. Dabord parce quune petite colonie acadienne réussit à sétablir dans la région grâce aux mariages entre Acadiens et autochtones qui eurent, par la suite, beaucoup de descendants. Ensuite, parmis ceux à qui une maison fut attribuée sur la ligne acadienne, un certain nombre réussit à gagner la Louisiane, en 1785. Sans citer tous les noms-ce serait fastidieux-je mentionnerai les attributaires des fermes n° 2, 8, 17, 22, 23, 31, 37, 39, 40, 41, 43, 46, 48, 49, 51, 53, 55, 57. Ainsi, avec leurs parents, ce sont près de 150 enfants ou adolescents, nés avant ou pendant le court séjour dans la Vienne, qui vinrent retrouver dautres Acadiens déjà installés dans les bayous de Louisiane, et ont contribué au développement de ces Acadiens des Etats-Unis appelés les Cajuns. Tout na donc pas été négatif puisque, dans la Vienne, le souvenir des Acadiens est de plus en plus vivant.
Document reproduit grâce à l'amabilité des "Cousins Acadiens d'Archigny"
La
Ferme-musée d'Archigny - La ferme-musée acadienne
d'Archigny,(France)
--http://www.vi.interpc.fr/archigny/fr20/musee_acad.html