LE RETOUR DES ACADIENS EN POITOU

Texte de M Ernest MARTIN

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Les Acadiens, eux, on peut les comprendre, étaient moins enthousiastes. L'échec de Belle-lle, les renseignements qu'on leur rapportait sur les "brandes " de Monthoiron, les firent hésiter quelque temps. Mais à la vérité, il leur était difficile de refuser cette offre du roi, assortie, on le verra, d'avantages qui n'étaient pas à dédaigner.

Les 1 500 premiers volontaires " registrés ", le transfert des familles des futurs cultivateurs vers le Poitou commença aussitôt. Les premiers convois d'acadiens arrivèrent à Châtellerault au début d'octobre 1773. de Saint-Malo, du Havre, de Cherbourg, par mer, jusqu'à La Rochelle, puis de là, par la route, par Niort et Poitiers. Le reste arriva au printemps suivant, directement, par mer, jusqu'à Nantes, puis de Nantes à Châtellerault par la flottille commerciale de la Loire et de la Vienne. Si bien qu'à la fin de juillet 1774, le Subdélégué de l'lntendant payait, à Châtellerault, à 1 472 Acadiens, pour leur " solde " du mois écoulé, la somme de 13 248 livres.

 Les Acadiens sont donc maintenant arrivés en Poitou, logés à Châtellerault Châteauneuf, pour le plus grand nombre, ainsi que dans les bourgs les plus proches du futur Etablissement. Mais, il va sans dire que le plus difficile reste à faire : défricher plusieurs kilomètres carrés de " brandes ", créer 150 fermes (1 pour 10 personnes) avec leurs maisons d'habitation, leurs granges, leurs servitudes, leurs puits, recruter les défricheurs, les maçons et les charpentiers, acheter les charrues, les charrettes, les bœufs, le bois d'œuvre et les fourrages, etc., établir les routes de village à village, commencer à cultiver, et, finalement, installer tout ce monde, avec des meubles et du cheptel... Tâche énorme, exaltante au départ, mais dont la réalisation que le gouvernement, surtout le Contrôleur des Finances, voudrait très rapide, va vite se heurter à de multiples difficultés...

 Le Marquis de Pérusse, dont le zèle est immense, n'a pas attendu l'arrivée des Acadiens ni les fonds du Contrôleur Général, pour lancer ses défrichements et entamer la construction des bâtiments d'exploitation. Le Gouvernement lui a donné ses ordres : chaque famille (théorique) de 10 personnes recevra une ferme complète, c'est-à-dire, une maison neuve. solide couverte en tuiles, plus une grange, une étable, un puits, deux paires de bœufs, deux vaches, une charrue, une charrette et 30 arpents (17 hectares 60) de terre défrichée ou à défricher, à charge pour les bénéficiaires de payer annuellement au seigneur propriétaire concédant une modique redevance en grains, conformément aux usages.

 Et le Contrôleur Général, qui doit payer la dépense, entend qu'on bâtisse 30 fermes avant l'hiver (de 1773 !) et que tout soit terminé en 1775!...

Comme toujours, hélas, après l'inertie regrettable, l'habituelle précipitation, sans égards aux circonstances et aux moyens. Stimulé par les ordres impératifs du Ministre, le Marquis de Pérusse eut l'idée astucieuse de faire construire les maisons acadiennes, non pas en moellons à la mode du pays, mais en murs de pisé, de "bousillis", c'est-à-dire en murs faits par coffrage, avec une espèce de mortier de terre sablo-argileuse, qu'on nomme dans la région, du bornais, pétri (ou gâché) avec de la brande hachée.

Aucun maçon du pays ne sachant faire ce genre de maçonnerie, Pérusse fit venir exprès de Normandie " un charpentier-gâcheur ".

D'une épaisseur de 0,50 m et plus, et reposant sur une assise de moellons de silex, élevée d'un mètre au-dessus du sol, ces murs sont presque tous encore debout, et la plupart des maisons et des granges ainsi construites, en toute hâte, il y a deux siècles, sont encore utilisées aujourd'hui soit comme habitations réaménagées, soit comme servitudes.

En ce qui concerne le défrichement proprement dit - 2 500 ha de landes à transformer en terres cultivables - nous ne pouvons entrer, dans ce court article, dans le détail de son exécution. Il faudrait évoquer à son sujet toute l'histoire de l'agronomie française vers la fin du XVIIIe siècle, toutes les doctrines contradictoires, toutes les rivalités entre agronomes et jusqu'aux courants d'opinion divergents au sein des Bureaux ministériels, qui se manifestèrent à propos de l'Etablissement acadien. Disons seulement que cet énorme projet fut entamé avec ardeur et une incontestable compétence par le Marquis de Pérusse des Cars, assisté d'un savant agronome que le ministre Bertin lui avait adjoint : M. Sarcey de Sutières, Directeur de l'école d'Agriculture d'Anel près de Compiègne.

 Contrairement à certaines légendes locales, en effet, les Acadiens n'apportaient avec eux ni charrues perfectionnées, ni compétence particulière, ni même un grand zèle de défricheurs. Arrachés par la force de leur fertile littoral, depuis 20 ans, ils n'étaient, cela se comprend, guère aptes à l'agriculture de notre région des "brandes".

Le marquis de Pérusse s'en rendit vite compte, et son premier soin fut de créer, pour les jeunes Acadiens, sous la direction de Monsieur de Sutières, une école d'agriculture, dans une de ses meilleures fermes à Champfleury, commune de Leigné-les-Bois. Aussi bien, la mission de Sarcey de Sutières, agronome réputé, montre clairement le souci qu'avait le gouvernement de faire de la colonie du Poitou, pays de landes, une réussite exemplaire qui devait, par la suite, inciter de nombreux propriétaires à étendre de la même façon leurs surfaces cultivées. Une affaire d'Etat, en bref, au bénéfice des rapatriés acadiens, mais aussi un grand exemple économique.

 Ce qui explique que l'Intendant de la Généralité, l'lntendant Blossac, fut constamment mêlé à l'exécution du projet conçu par le gouvernement. C'est par le représentant dans la province de l'autorité royale que les Ministres étaient renseignés, c'est à lui qu'ils adressaient les fonds et les ordres.

Cette mise au point effectuée, notons que l'Etablissement fut très vite étendu, sur l'initiative de Pérusse, qui n'avait pas assez de terres à concéder, et sur les conseils de Sarcey de Sutières, qui recherchait toujours les meilleures terres, à d'autres domaines privés du voisinage, et surtout, à une immense étendue de " brandes " qui faisait partie, depuis des siècles, du domaine de l'Evêché de Poitiers.

Mais que pensent les Acadiens de cette activité fébrile ? Si certains contribuent avec empressement aux travaux de leur future colonie, pendant que leur famille demeure à Châtellerault, d'autres ne paraissent guère enthousiastes au sujet du genre de bonheur que le Roi leur prépare en Poitou. On les a laissés trop longtemps oisifs dans nos ports et leur passivité première a fait place à une certaine méfiance.

 Ils ont plus que jamais la nostalgie de leur Acadie. Le zèle généreux et le dévouement du Marquis de Pérusse, la compétence paternelle de M. de Sutières, la sollicitude constante de l'lntendant Blossac, les éloges que leur décerne publiquement l'Evêque, Monseigneur de Saint-Aulaire, se heurtent à l'état d'esprit bien connu d'un groupe humain qui a trop longtemps souffert- Les Acadiens craignent déjà d'être dupes des belles promesses qu'on leur a faites. Pourquoi ne leur a-t-on pas encore remis de titres de propriété en bonne et due forme ? Ils sont français... La "contestation"" commence. De mauvaises têtes vont jusqu'à refuser de travailler aux défrichements pendant l'hiver 1774-75 - six mois après leur arrivée à Châtellerault.

Au fait, il est extraordinaire que personne parmi tous les ministres et les hauts fonctionnaires, qui ont eu à s'occuper de cette énorme et nouvelle entreprise de colonisation intérieure par l'État, ne semble avoir soupçonné dans quel imbroglio juridique on allait s'enfoncer en voulant créer d'autorité, en quelques mois, et en 1773, 16 ans avant la nuit du 4 août! des lots de propriété individuelle, à prendre Sur des seigneuries datant du Moyen-Age, c'est-à-dire, sur des terrains indivis, aux propriétaires ou seigneurs mal connus, et grevés des servitudes millénaires de la féodalité. Il faudra 20 ans et une grande Révolution nationale pour débrouiller cet écheveau juridique et établir enfin en 1793, les actes de cession authentiques après avoir désintéressé les ayants-droit et débouté de nombreux réclamants.

 Et puis, on s'aperçoit maintenant, mais un peu tard, que la moitié de ces Acadiens qu'on croyait tous laboureurs étaient, en réalité, plutôt des marins, des pêcheurs, en tout cas des éleveurs du bord de la mer et non pas des " défricheurs ", habitués aux durs travaux de la terre, comme nos paysans du centre. Nouveau sujet d'inquiétude, voici que ces pauvres gens, à peine installés, apprennent la mort de leur protecteur : Louis XV en effet meurt le 10 mai 1774. Avant les Poitevins, les Acadiens feront célébrer un service religieux pour le roi défunt à l'Abbaye de l'Étoile, voisine de l'Etablissement, qui leur a été attribuée comme église paroissiale.

Mis au courant des difficultés qui, dès ses débuts, entravent la construction de la colonie, le nouveau Contrôleur Général, le célèbre Turgot, prend une décision, logique, certes, mais lourde de conséquences. "Puisqu'il en est ainsi des hésitations des Acadiens", écrit-il à Blossac "ne devront rester à l'Etablissement que les vrais laboureurs, les marins et les pêcheurs retourneront dans les ports. Limitée à 600 personnes environ (au lieu de 1 500) l'expérience aura plus de chances de réussir". Les conseillers du grand ministre philosophe élaborent donc, pour la colonie naissante, une sorte de statut modèle, dans le pur esprit physiocratique.

 L'Etablissement Acadien formera une petite communauté exemplaire d'une caractère tout patriarcal, où chaque cultivateur possédera sa maison, sa terre, ses bœufs, ses outils, et recueillera pour lui-même, à peu près tout le fruit de son travail; où régneront les bonnes mœurs, l'union, la concorde et l'entraide; où les bons sujets seront récompensés par des gratifications et les paresseux mis à l'amende. Mieux, le Roi consent à prolonger la pension des Acadiens, laboureurs ou non, pendant six nouvelles années. II est trop tard... La décision royale de renvoyer les marins dans les ports de mer produit à Châtellerault l'effet d'un arrêt d'expulsion. Par solidarité, certains acadiens, enregistrés comme laboureurs, se disent maintenant marins ou pêcheurs, et demandent de quitter eux aussi l'établissement.

Enfin, pour mettre le comble à cette agitation, parviennent à la colonie des nouvelles de la Révolte des colonies américaines. Aussitôt, les vieux rêves des exilés se réveillent à la fois. Nombre d'entre eux demandent, avec insistance, à passer en Louisiane, où sont installés plusieurs milliers des leurs qui ont échappé à la déportation et qui vivent heureux, leur écrivent-ils, sous un souverain catholique : le Roi d'Espagne.

(La France avait en effet secrètement cédé la Louisiane à l'Espagne en 1763. mais le premier gouverneur espagnol ne prit effectivement son poste qu'en 1766.)

 Lassé de ces plaintes qu'il juge injustifiées, déçu sans doute aussi dans son idéal humanitaire, et ses théories économiques, Turgot finit par tout céder " Que ceux qui veulent abandonner leurs droits à l'Etablissement les abandonnent. "Resteront seulement à la colonie ceux qui désirent vraiment mener en Poitou, l'existence modeste mais tranquille des petits propriétaires terriens du centre de la France".

Ainsi, d'ores et déjà, l'ambitieux projet que devait mener à bien le Marquis de Pérusse des Cars, la grande expérience de colonisation intérieure dirigée de haut et financée par l'Etat, au profit des exilés acadiens a pratiquement échoué. En moins de trois ans, elle aura coûté à l'Etat exactement la somme (considérable pour l'époque) de 1 072 419 livres, selon les calculs établis plus tard par Necker, ministre des Finances sévère, comme chacun sait.

 Les préparatifs de départ des Acadiens se font dans la confusion et l'amertume. Ces "coloniaux" qui ont "tant souffert peine et misère par fidélité au Roi de France", comme ils l'écrivent, ont sans doute le sentiment de n'être pas traités comme ils le méritent. Et les administrateurs, de leur côté, qui ont tant travaillé pour les aider à se refaire une vie heureuse, en premier lieu de Marquis de Pérusse et l'Intendant Blossac, ne cachent pas leur déception et taxent leurs protégés d'ingratitude. Quoi qu'il en soit, il est définitivement trop tard pour reprendre sur de nouvelles bases, le problème, combien difficile, de la réinstallation des rapatriés acadiens, d'autant que ceux-ci sont plus hantés que jamais par les attraits du Nouveau Monde et le désir d'y retrouver leurs anciens compatriotes, souvent même leurs propres parents.

 A l'automne de 1775, puis au printemps de 1776, à nouveau par les bateaux de la Vienne et de la Loire, 1 360 Acadiens abandonnèrent donc Châtellerault, à destination de Nantes vers un autre destin toujours inconnu, - deux ans, deux ans et demi à peine, après leur arrivée en Poitou. A Nantes et aux environs, ils resteront encore dix autres années, touchant leur pension de l'Etat et attendant un miracle impossible.

Enfin, en mai 1785, un accord ayant été conclu entre la France et l'Espagne, à qui nous avions cédé la Louisiane en 1763, 1 224 Acadiens de Nantes, revenus de Poitou, auxquels vinrent se joindre 316 de leurs compatriotes demeurés à Saint-Malo, s'embarquaient pour la Louisiane, sur des vaisseaux espagnols, avec l'autorisation, longtemps différée, du roi Louis XVI, qui, dernière faveur, payait l'arriéré de toutes leurs dettes personnelles.

Pourquoi reprocherait-on aux acadiens qui venaient de séjourner en France pendant 30 ans, d'avoir refait, en 1785. à la veille de la Révolution Française, et au lendemain de la Révolution Américaine, ce qu'avaient fait leurs ancêtres poitevins, angevins ou tourangeaux, avec de Razilly et d'Aulnay, en 1636 ? C'est aujourd'hui seulement, après deux siècles, que les descendants des uns et des autres, de ceux qui sont repartis pour l'Amérique" et de ceux qui sont restés en France, pourraient faire leur bilan, et comparer leur réussite ou leur insatisfaction.

A partir de 1776, il ne restait donc plus, à la colonie de Poitou, que 25 familles acadiennes, totalisant 183 personnes.

Quelques départs suivirent encore, au cours des années suivantes, compensés rapidement par des mariages contractés entre acadiens et gens du pays. Un patient chercheur de La Puye. M. Blanchard, a recensé méthodiquement toute la descendance de ces quelques dizaines de familles acadiennes, anciennes ou nouvelles, demeurées en Poitou, et constitué ainsi près de 5 000 fiches - dont celle de l'auteur de ces lignes. Des recherches analogues effectuées en Bretagne, par exemple à Saint-Malo et à Nantes, seraient probablement fructueuses.

 Quant à l'établissement lui-même" il ne fut pas abandonné pour autant. Loin de là: 58 maisons étaient déjà construites et pouvaient être habitées Des centaines d'hectares de " brandes " avaient été défrichés et mis en culture- Ce qui avait été réalisé à grands frais, c'est-à-dire, à peu près le tiers de ce qui était initialement prévu continua d'être géré comme une affaire d'Etat jusqu'à la Révolution de 1789, et après. En 1793 "chaque chef de famille acadienne" pour lui et chacun de ses enfants, reçut ainsi en propre" sans dîmes ni redevances seigneuriales, une ou plusieurs fermes complètes, avec les bâtiments et les terres. Des Daigle, Guillot, Boudrot, Landry, Mélançon, Brault, Gautreau, Thériot, Doucet, Bunel, Hébert, héritèrent ainsi de l'Etat, 1, 2, 3 et même 5 concessions ! Et la petite colonie autonome "qui avait tant donné de soucis et coûté tant d'argent" sans profit pour la majorité de ceux à qui on la destinait tomba alors dans le droit commun nouveau, et se fondit très vite et tout naturellement, dans les trois communes dont elle dépendait, à savoir Archigny, La Puye, et St-Pierre-de-Maillé, puisque la langue des Acadiens et celle des habitants du pays était la même.

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